Un enfant nous est né

 

Nous venons d’entrer dans l’Avent. Puis viendra la belle fête de Noël, fête de plus en plus profane et de moins en moins religieuse. Cependant, dans nos églises retentiront de nombreux chants et cantiques pour nous inviter à célébrer la naissance de l’Enfant-Dieu.

Les nombreuses mères qui me liront savent très bien qu’une naissance, c’est, souvent, « passer un mauvais quart d’heure » qui, lors de la délivrance, se transforme en un moment de joie intense.

Pour toutes les mamans du monde, leur enfant qui vient de naître, bien que tout fripé et tout rouge, en train de brailler à pleins poumons ou à téter goulûment pour ensuite salir ses couches, sous le regard transformateur de l’amour devient le plus bel être au monde.

Ce regard de tendresse et d’amour, Marie l’a eu pour son enfant nouveau-né, dans le froid d’une étable de Bethlehem en Judée. Elle l’a gardé jusqu’au pied de la croix.

C’est le même regard que Dieu, qui n’est qu’amour, a pour nous, que nous soyons riches ou pauvres, croyants ou non-croyants, forts ou faibles.

Nous sommes enfants de Dieu et, à ce titre, nous avons reçu cet amour divin et la faculté de voir autrui avec le même regard que Dieu, celui de l’amour qui pardonne.

Que ce temps de l’Avent qui a commencé nous prépare à ouvrir nos yeux et nos cœurs à l’autre, l’étranger, le pauvre, l’affamé, le non-croyant, pour pouvoir, enfin, accueillir dignement la personnification de l’amour divin, l’Enfant nouveau-né que la Vierge Marie nous présente en cette belle fête de Noël.

Joyeux Noël et Bonne et Sainte Année 2019 à toutes et tous.

 

Christian Liebenguth

 

La méditation de Sartre

Des prêtres prisonniers demandent à Jean-Paul Sartre, prisonnier depuis quelques mois avec eux, de rédiger une petite méditation pour la veillée de Noël. Sartre, l’athée, accepte. Et offre à ses camarades ces quelques lignes magnifiques. Comment douter que la grâce soit venue le visiter à ce moment-là, même si le philosophe s’en défend ?

« Vous avez le droit d’exiger qu’on vous montre la Crèche. La voici. Voici la Vierge, voici Joseph et voici l’Enfant Jésus. L’artiste a mis tout son amour dans ce dessin, vous le trouverez peut-être naïf, mais écoutez. Vous n’avez qu’à fermer les yeux pour m’entendre et je vous dirai comment je les vois au-dedans de moi.

 

La Vierge est pâle et elle regarde l’enfant. Ce qu’il faudrait peindre sur son visage, c’est un émerveillement anxieux, qui n’apparut qu’une seule fois sur une figure humaine, car le Christ est son enfant, la chair de sa chair et le fruit de ses entrailles. Elle l’a porté neuf mois. Elle lui donna le sein et son lait deviendra le sang de Dieu. Elle le serre dans ses bras et elle dit : « mon petit » !

 

Mais à d’autres moments, elle demeure toute interdite et elle pense : « Dieu est là », et elle se sent prise d’une crainte religieuse pour ce Dieu muet, pour cet enfant, parce que toutes les mères sont ainsi arrêtées par moment, par ce fragment de leur chair qu’est leur enfant, et elles se sentent en exil devant cette vie neuve qu’on a faite avec leur vie et qu’habitent les pensées étrangères.

 

Mais aucun n’a été plus cruellement et plus rapidement arraché à sa mère, car Il est Dieu et Il dépasse de tous côtés ce qu’elle peut imaginer. Et c’est une rude épreuve pour une mère d’avoir crainte de soi et de sa condition humaine devant son fils. Mais je pense qu’il y a aussi d’autres moments rapides et glissants où elle sent à la fois que le Christ est son fils, son petit à elle et qu’il est Dieu. Elle le regarde et elle pense : « ce Dieu est mon enfant ! Cette chair divine est ma chair, Il est fait de moi, Il a mes yeux et cette forme de bouche, c’est la forme de la mienne. Il me ressemble, Il est Dieu et Il me ressemble ».

 

Et aucune femme n’a eu de la sorte son Dieu pour elle seule. Un Dieu tout petit qu’on peut prendre dans ses bras et couvrir de baisers, un Dieu tout chaud qui sourit et qui respire, un Dieu qu’on peut toucher et qui vit, et c’est dans ces moments-là que je peindrais Marie si j’étais peintre, et j’essayerais de rendre l’air de hardiesse tendre et de timidité avec lequel elle avance le doigt pour toucher la douce petite peau de cet enfant Dieu dont elle sent sur les genoux le poids tiède, et qui lui sourit. Et voilà pour Jésus et pour la Vierge Marie.

 

Et Joseph. Joseph ? Je ne le peindrais pas. Je ne montrerais qu’une ombre au fond de la grange et aux yeux brillants, car je ne sais que dire de Joseph. Et Joseph ne sait que dire de lui-même. Il adore et il est heureux d’adorer. Il se sent un peu en exil. Je crois qu’il souffre sans se l’avouer. Il souffre parce qu’il voit combien la femme qu’il aime ressemble à Dieu. Combien déjà elle est du côté de Dieu. Car Dieu est venu dans l’intimité de cette famille. Joseph et Marie sont séparés pour toujours par cet incendie de clarté, et toute la vie de Joseph, j’imagine, sera d’apprendre à accepter. Joseph ne sait que dire de lui-même : il adore et il est heureux d’adorer ».

 

B201801

 

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